La liberté de la presse de 1848 à 1914

Citation
, XML
Auteurs
Les dates

 1848 : La presse est libre, vive la presse !
  »La liberté de la presse, c’est la raison de tous cherchant à guider le pouvoir dans les voies de la justice et de la vérité. »
Depuis le rétablissement de la censure en 1835, tout ce qui est écrit, vendu, distribué, crié sur la voie publique est soumis à autorisation préalable ; amendes, détentions, cautions pleuvent sur les responsables des publications (républicains de préférence) et entravent la liberté de s’exprimer.
Le décret du 6 mars 1848 libère la presse de toutes ces contraintes financières et juridiques ; on assiste alors au « printemps de la presse » à une floraison jamais vue de gazettes, feuilles et journaux nouveaux ; mais… moins de deux ans plus tard, une « simple disposition fiscale(sic) » va  » faire obstacle de toutes parts à la pensée » -Victor Hugo-.
La presse de 48
L’un des premiers actes du Gouvernement provisoire est d’abroger la loi de censure du 9 septembre 1835 et de supprimer l’impôt du timbre sur les écrits périodiques (décrets des 4 et 9 mars). En ce temps d’espoir et d’enthousiasme, le résultat est un multiplication immédiate et incroyable du nombre de journaux entre février et juin*.
« Quel pêle-mêle de titres multicolores ! Quel tohu-bohu de crieurs dans les rues et sur les boulevards ! Que de tribunes ouvertes ! Que d’espérances et de formules jetées aux vents du ciel ! Que de feuilles dont le premier numéro risquait de rester à l’état de spécimen. Quelle chaudière en ébullition d’où jaillissaient le faux et le vrai, l’extravagance et la pensée généreuse. » -Th. Muret-
Quelle floraison de titres ! Tandis que les anciens journaux se maintiennent tout en déclinant, victimes de leur conservatisme, ou de leur appartenance trop directe au Gouvernement provisoire des journaux nouveaux, parisiens et provinciaux : feuilles éphémères, imprimées rapidement en noir et blanc ou sur papier de couleur rose ou rouge, peu illustrées, sont vendues à la criée (alors que les anciens journaux le sont par abonnements), aux titres significatifs, reflets des temps. Les derniers titres révèlent bien les illusions et les contradiction de la période.
En juin, cette presse subit ses premières atteintes. En vertu de l’état de siège, une douzaine de journaux sont interdits, dont La Presse d’Emile de Girardin**, qui défend avec courage les libertés menacées. Le décret du 11 août 1848 précise les délits de presse passibles d’amendes ou d’emprisonnement : ataques contre les droits de l’Assemblée nationale, contre les institutions républicaines, contre la liberté des cultes, le principe de la propriété et les droits de la famille. De nouveaux journaux voient cependant le jour : Le Journal, Le Jour, Le Pays qui soutiendra les intérêts de l’Empire, L’Ordre, très conservateur et surtout L’Evénement, journal de la famille Hugo, qui tout en soutenant d’abord Louis Napoléon Bonaparte, défend les principes chers au poète :  abolition de la peine de mort, liberté de la presse, liberté de l’enseignement (contre la loi Falloux).
Le 13 juin 1849, Paris, menacé par l’émeute, est de nouveau en état de siège. De nouveaux journaux sont interdits. La loi du 27 juillet 1849 étend les dispositions du décret du 11 août 1848 aux attaques contre l’autorité du président de la République et aux offenses envers sa personne. Dès lors, les persécutions s’abattent sur les journaux démocratiques.
L’histoire de la presse de 48 s’achève par disparitions successives, mais définitives. Elle a suivi de près l’histoire du régime : de la foi et de l’espérance à la répression.
* Le Siècle, Le Constitutionnel, Le Journal des débats, Le National, La Réforme, La Concorde, La Fraternité, L’émancipation.
Le Journal des ouvriers, La Sentinelle des clubs, Le Journal de l’atelier, La Voix des femmes, Le Peuple constituant, L’Ere nouvelle.
Le Petit Caporal, Le Napoléon, La République napoléonienne.

Les libertés bafouées
Une fois de plus la presse sera la première victime du raidissement du pouvoir.

« La liberté n’a jamais aidé à fonder d’édifice durable : elle le couronne quand le temps l’a consolidé.

Des restrictions ont été apportées à la liberté de la presse et à la
liberté individuelle parce que l’une avait dégénéré en licence et
l’autre avait par d’odieux excès menacé le droit de tous. » – Louis
Napoléon Bonaparte –

Le régime autoritaire se met en place après le coup d’Etat. Louis
Napoléon Bonaparte exhume ou prolonge la vie d’anciennes lois sur la
liberté d’association, sur l’état de siège, sur les grèves ; il les
complète aussi, toujours dans le sens de la restriction.

Le décret du 3 février 1852 établit les commissions mixtes (préfet, général
d’armée, magistrat) qui permettent de juger sans instruction les
personnes arrêtées depuis le coup d’Etat.

Le décret du 17 février rétablit pour la presse, l’autorisation
préalable ; les charges sont accrues : cautionnement, droit de timbre,
droit de poste ; enfin, le système de contrôle est redoutable, c’est le
système des avertissements donnés par le gouvernement ou les préfets :
au deuxième on risque la suspension, au 3e l’interdiction. Une
autocensure se développe, car les délits de presse relèvent de la
correctionnelle.

30 décembre 1852 : la censure dramatique est rétablie. L’administration
est contrôlée de très près (épuration, serment, les préfets nomment les
maires). La circulaire du 11 février 1852 institutionnalise « la
candidature officielle » qui permet d’orienter les élections, même si
elles se font au suffrage universel. L’empire n’est pas loin.

1860 : Suppression de L’Univers
« Insensible aux avertissements qui lui sont donnés, L’Univers atteint chaque jour aux dernières limites de la violence » (Duc de Padoue, ministre de l’Intérieur)
 Le décret impérial qui supprime L’Univers n’a pas causé trop d’agitation dans un certain monde. L’Univers provoquait la foudre. La foudre l’a frappé ! Il parlait souvent du ciel dans le langage des halles.
La suppression de L’Univers est une façon de faire taire Louis Veuillot, le rédacteur en chef, brillant polémiste d’un tempérament autoritaire ; il combat contre les libertés modernes, la science, le progrès il combat pour l’Eglise et la patrie, mais surtout il s’est fait le défenseur des pouvoirs temporels du pape et il n’accepte pas l’expédition française en Italie. Napoléon III ne le lui pardonnera pas.

Les lois de 1881
Après la crise du 16 mai 1877, le caractère républicain de la République s’affirme. Les opportunistes au pouvoir renforcent les libertés publiques.
30 juin 1881 : la liberté de réunion est établie et l’autorisation préalable supprimée.
29 juillet 1881 : la liberté de la presse ; la nouvelle loi supprime l’autorisation préalable et la censure ; seules quelques formalités administratives subsistent pour créer un journal : déclaration et dépôt.
Le gérant de presse est libre, est seul responsable et ne peut être poursuivi. Seuls, la diffamation des corps constitués et des souverains étrangers, l’offense au président de la République, la provocation au meurtre et au délit, à la désobéissance militaire, l’outrage aux bonnes mœurs, relèvent de la cour d’assises. Ce régime libéral sera encore plus libéral dans les faits car les poursuites seront très rares.
Le développement de la presse favorisé par le progrès technique (nouvelles rotatives) fait naître un contre-pouvoir essentiel qui jouera un grand rôle à l’occasion de l’affaire Dreyfus et du scandale de Panama.

1894 Restriction des libertés
Les scandales économiques et financiers, la crise économique qui s’installe depuis plusieurs années, l’agitation nationaliste et les troubles sociaux favorisent la montée de l’action directe de certains anarchistes.
On chante la Ravachol :
« Dans la gran’ ville de Paris
Il y a des bourgeois bien nourris
Il y a les magistrats vendus
Il y a les financiers ventrus
Il y a les argousins
Mais pour tous ces coquins
Il y a la dynamite », sur l’air de ça ira
Les « coquins » exploitent cette dégradation des relations sociales et font voter des lois sur la répression de l’anarchie qui sous couvert de protéger les citoyens, restreignent en fait la liberté de la presse, la liberté de réunion et d’association.
« Les lois scélérates » provoquent des réactions très vives de la part des socialistes « Il y a longtemps que les hommes de Panama ont juré de détruire la liberté de la presse et la liberté de réunion » – Jaurès –


La liberté de la presse

Née véritablement au XIXe siècle, parce que les progrès techniques permettent de plus gros tirages, parce que l’essor des communications facilite la diffusion, et enfin parce que les progrès de l’instruction changent le visage de la France, la presse devient un contre-pouvoir dont a bien besoin au début de la IIIe République, une démocratie balbutiante, encore souvent affairiste et opportuniste.
Censure, cautionnement, autorisation préalable, droit de timbre, sont les armes classiques dont usent les gouvernements jusqu’en 1848, effrayés de la naissance d’un nouveau monstre indocile : l’opinion publique.
Pendant la Révolution de 1848, 171 journaux vont se créer. C’est le printemps des journaux. Quelques mois plus tard, après les « Journées de juin », Cavaignac rétablit le cautionnement. C’est la réaction. L’Empire rétablit toutes les contraintes : les préfets pourchassent les feuilles rouges, le gouvernement s’autorise à faire publier des communiqués établissant ainsi une « vérité » officielle. Les avertissements successifs, entraînant la suspension, obligent les journaux à l’autocensure, la pire de toutes.
La loi du 29 juillet 1881 codifiera la presse, mais aussi l’imprimerie, le colportage et l’affichage. Elle assure l’entière liberté de publication et de diffusion. Elle ne sera remise en cause que pendant la crise anarchiste de 1892-94 – ces lois « scélérates » seront vite abandonnées-.
Mais, si la presse est libre, elle demeure liée aux puissances d’argent. De la feuille de chou polémique à l’empire de presse, il y a le fossé qui sépare la liberté sous grande influence et la liberté soumise aux contraintes industrielles et aux profits. « Il faut de l’or, beaucoup d’or, pour jouir du droit de parler. Nous ne sommes pas riches. Silence aux pauvres. » -Lauremois, dans Le Peuple constituant-.

Quelques hommes

** Girardin Emile de, publiciste et homme politique français
1806 (Paris) – 1881 (Paris)

Girardin, en introduisant les annonces et la publicité dans les journaux, a créé la presse moderne ; c’était en 1836. Dans le journal « Toujours en avance d’une idée, une idée par jour » telle était sa devise -il a imaginé aussi la retraite pour tous, les congés maladies, et, surtout, a milité pour la liberté de la presse, préparant ainsi la grande loi de 1881, qu’il n’a pas connue : il est mort quelques jours avant qu’elle ne soit votée.
Girardin a pleinement vécu l’aventure de son siècle, intervenant dans l’avènement, puis dans l’abdication de Louis-Philippe, aidant à l’ascension de Louis Napoléon Bonaparte, avant de participer à la fondation de la IIIe République.
La vie  de cet homme contesté a été en elle-même un vrai roman, celui d’un enfant né dans une riche et noble famille, puis abandonné, qui a souffert de la pauvreté, s’est battu en duel – il a tué le journaliste Armand Carrel en 1836 -, puis a rencontré Delphine Gay, son meilleur soutien, et a connu enfin la célébrité et la fortune.
1836 : fondation de La Presse, premier journal à prix modique, accessible au grand public
1849 : il est élu député à l’Assemblée législative
1866 : il fonde le journal La Liberté
1872 : Le Moniteur universel – Le Petit Journal
1874 : il achète le journal La France

Rochefort Victor Henri, marquis de Rochefort-Luçay, journaliste et homme politique français
1831 (Paris) – 1913 (Aix-les-Bains)

Le « prince » des journalistes et des pamphlétaires, l’idole de Paris et des parisiens, la bête noire des hommes au pouvoir est un aventurier qui a fait de sa vie une course rocambolesque au travers des agitations de l’Empire et des tumultes de la IIIe République.
Victor Henri de Rochefort-Luçay, fils du marquis Arnaud de Rochefort, vaudevilliste -de noblesse berrichonne-, tient sa foi républicaine et son mépris des castes de sa mère. Employé à l’Hôtel de Ville, antiquaire, amateur de courses, il écrit aussi des vaudevilles comme son père, mais surtout des articles de journaux : au Mousquetaire que dirige Dumas père, à la Chronique parisienne et au Charivari. On se l’arrache, jusqu’au jour où « sa phrase à aiguilles, d’où l’épigramme part comme un plomb mâché « ira éclairer sa propre Lanterne.
Pour chaque numéro de La Lanterne il est poursuivi, mais le journal est très lu. Les condamnations pleuvent, les duels se multiplient, le tout entrecoupé de séjours à la prison de Saint-Pélagie, de périodes d’exil, et de retours triomphants à Paris.
Après avoir accablé l’Empire, il attaque sans nuances la République opportuniste dans son nouveau journal L’Intransigeant. Ce mystique d’une république pure n’accepte pas qu’elle soit vendue aux marchands. Et peu à peu celui qu’on appelait le « marquis rouge » va glisser de l’esprit républicain le plus sincère au nationalisme cocardier le plus intransigeant, soutenant l’aventure de Boulanger, faisant campagne pour les antidreyfusards. Le hardi sagittaire ne supporte pas plus le socialisme doctrinaire que l’Empire autoritaire. Il est rebelle à toute discipline. Le monde change. Il continue de lancer ses flèches et de crier sa souffrance. Il rêve d’un code dont le premier article serait : « la recherche de la popularité est interdite ».
« Cheveux en flamme de punch sur un front trop vaste, à la fois boîte à migraine et réservoir d’enthousiasme » – Léon Daudet –
mais surtout machine à écrire, superbe boîte noire qui révèle l’histoire du XIXe siècle.
1868 : 1er numéro de La Lanterne
1869 : 1er numéro de La Marseillaise – élu député républicain de Paris
1870 : ministre du gouvernement de la Défense nationale, démissionnaire quand il est question d’abandonner l’Alsace et une partie de la Lorraine
1871 : il est condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie
1874 : évasion
1880 : retour d’exil en France – Création de L’Intransigeant
1889 : il est condamné par contumace à la déportation perpétuelle
1895 : retour d’exil après avoir été amnistié

Veuillot Louis, journaliste catholique français
1813 (Boynes) – 1883 (Paris)

L’Echo de la Seine inférieure – Le Mémorial de la Dordogne, ces journaux, enfin, ces feuilles de province et de Paris ont permis au talent du jeune Louis Veuillot de s’exprimer.
Journaliste, autodidacte, il entre à L’univers en 1848. Ses qualités de polémiste font quadrupler le nombre d’abonnés. Revenu au catholicisme après un voyage à Rome, il défend un ultramontanisme virulent, prônant une fidélité absolue du clergé au pape.
Des polémiques sur la question scolaire le conduisent à faire un court séjour en prison ; puis, maître de L’Univers, enfin du journal L’Univers, après un conflit avec le rédacteur en chef sur la question roumaine (1848), il attaque si violemment l’Empire pour sa politique italienne que le journal est suspendu (1861).
Quand il en reprend la tête en 1867, il combat les chrétiens libéraux comme Dupanloup et Montalembert à l’approche du concile du Vatican.
Légitimiste après la proclamation de la République en 1870, il rejette la république laïque, comme il a rejeté le socialisme, ou la création du royaume d’Italie constitué aux dépens des pouvoirs temporels du pape, convictions qu’il maintiendra jusqu’à sa mort.
1833 : fondation de L’Univers
1841 : Rome et Lorette
1861 : suspension de L’Univers
1866 : Les odeurs de Paris
1871 : Paris pendant les deux sièges
1872 : Rome pendant le concile
1874 : suspension de L’Univers pendant deux mois

Extrait du CD-ROM « 1848-1914, Toute une Histoire! », réalisé par Maryvonne Pellay pour le Musée d’Orsay (conseillers : Madeleine Rebérioux, Chantal Georgel)