L’abolition de l’esclavage et du servage

un processus irréversible

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Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les critiques de l’esclavage étaient rares, certes la philosophie des Lumières a condamné l’esclavage (Montesquieu, Rousseau, Voltaire et Diderot sont unanimement contre) mais même les églises chrétiennes justifient l’esclavage antique, comme le résultat d’une juste guerre, peine du péché et donc voulu par Dieu.

1848 France : La République est humaine et généreuse : aussi le gouvernement provisoire accepte-t-il le décret d’abolition de l’esclavage présenté par Victor Schoelcher, bien dans la logique de ses principes.
Nommé Sous-secrétaire à la Marine, il est, en fait, le ministre des Colonies. Chargé de mettre en place un groupe de travail pour préparer la réforme et indemniser les colons, Victor Schœlcher réussit à appliquer les décrets dans le calme, en particulier aux Antilles, ou l’abolition est vécue comme un changement décisif et irréversible.

1854: Le général Faidherbe, au Sénégal depuis deux ans, où la France possède des comptoirs sur le littoral et deux postes militaires : Saint-Louis et Gorée, est partisan d’une politique de pénétration ; il veut créer une liaison saharienne vers l’Algérie pour constituer « un bloc français », hâter dans les faits l’abolition de l’esclavage et développer l’influence de la « civilisation ».

En avril 1854, il obtient 600 volontaires venant de Saint-Louis et, avec eux, conquiert le Tata, réputé imprenable parce que défendu par 2 000 terribles guerriers. Le gouvernement, soucieux de poursuivre une politique de continuité, le nomme gouverneur du Sénégal.

1961, Etats-Unis, la guerre de Sécession
Il y a les esclavagistes et les abolitionnistes, le Nord et le Sud, les Républicains et les Démocrates.
Mais l’antagonisme des intérêts est plus fort encore que la révolution du problème de l’esclavage. La question des tarifs, les vues protectionnistes du Nord ont suscité une opposition violente dans le Sud où la liberté commerciale est indispensable à l’exportation des matières premières (coton et autres). Le mouvement séparatiste fait des progrès dans le Sud à partir de la Caroline du Sud et du Texas.

L’élection de Lincoln est ressentie comme un message de guerre. Le 10 février 1861 les délégués de six états sudistes proclament « les états confédérés de l’Amérique ».

Le discours inaugural de Lincoln et un incident banal qui tient du casus belli conduisent irrémédiablement à la guerre civile : elle sera terrible et coûtera 600.000 hommes à l’Union.

La victoire des « yankees » du Nord impose l’abolition de l’esclavage ; le Sud, brisé par la guerre, subit le rétablissement de l’Union. Il reste à réussir la reconstruction.

1861, Russie, abolition du servage
Liberté, liberté, plus de corvée !

« La libération des paysans est nécessaire, inéluctable et elle ne peut pas être différée. »* 39% de la population, soit 23.069.631, tel est le nombre de serfs des deux sexes au recensement de 1858-59.

Le tsar Alexandre II, malgré des réticences personnelles, est conscient que cette situation est incompatible avec le développement industriel et l’extension des communications. Par un ukase du 2 juillet 1858, il émancipe les paysans dans les terres domaniales et fixe le « statut du paysan libéré du servage » le 3 mars 1861, texte qu’il fait lire dans toutes les églises. La réforme est complétée par une loi sur le rachat des terres, précisant les droits respectifs des propriétaires et des paysans émancipés et instituant une administration et une juridiction pour les paysans affranchis.

Les réactions ne se font pas attendre : la noblesse s’estime spoliée, les moujiks se jugent trompés. La féroce répression des révoltes sur les thèmes « Liberté, liberté, plus de corvée ! » ou « le pays est à nous, nous ne payons plus de cens et ne travaillons plus pour le propriétaire » jette les premières semences de l’esprit révolutionnaire.

L’abolition de l’esclavage et du servage

A la conquête des libertés et d’abord d’être un homme libre ! A la veille de la Révolution, les derniers serfs en France étaient ceux de l’abbaye de Saint-Claude dans le Mont-Jura. Voltaire a pris leur défense et a longtemps bataillé en leur faveur ; leur sort fut adouci en 1779.

A la Martinique française, en 1840, on vendait encore « une négresse avec ses six enfants… payables comptant » à la sortie de la messe.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les critiques de l’esclavage étaient rares, certes la philosophie des Lumières a condamné l’esclavage (Montesquieu, Rousseau, Voltaire et Diderot sont unanimement contre) mais même les églises chrétiennes justifient l’esclavage antique, comme le résultat d’une juste guerre, peine du péché et donc voulu par Dieu.

« La règle de l’Eglise n’est pas de rendre les esclaves libres, mais de les rendre bons. » -Augustin, évêque africain, Ve siècle après J.C.-

Il faudra les révolutions du XIXe siècle pour que le courant abolitionniste l’emporte, parce que les rapports avec le travail change, parce que l’émancipation des peuples devient un droit, parce que surtout les intérêts économiques des protagonistes vont évoluer.

Ce vent de générosité n’est pas désintéressé même si le promoteur, Victor Schoelcher, ne peut être soupçonné d’arrière-pensée ; il proclame « on ne saurait en même temps revendiquer le suffrage universel en métropole et tolérer l’esclavage dans les colonies », mais il n’a pas encore convaincu le monde « de l’égalité de tous ».

1861 : en Europe orientale, se développe « aux temps modernes » un « deuxième servage », attachant le paysan à la terre, le rendant à nouveau corvéable à merci, comme le serf d’occident au Moyen Age. Sans doute, alors que l’esclave noir, comme jadis celui de Rome, était sous la dépendance absolue de son maître, le serf n’est qu’attaché à la glèbe. En fait la différence est assez mince : dans les deux cas, il y a traite, commerce licite des hommes, droit de vie et de mort sur eux. Esclaves et serfs sont considérés comme des êtres inférieurs selon les lois et selon les mœurs.

L’enseignement du Christ a d’autres lectures que celles justifiant l’esclavage et puis, il n’y a pas, en Russie, plus ardents partisans de l’émancipation des serfs que les manufacturiers des textiles qui ont besoin de bras « libres ». La main d’œuvre, facteur indispensable du développement industriel et de l’économie urbaine doit être libérée des servitudes du passé agraire. On remplace le servage par le salariat, nouvelle façon de concevoir les rapports humains dans le travail.

1865 : « les Indiens mourront dans l’isolement comme ils ont vécu ; mais la destinée des nègres est en quelque sorte enlacée à celle des Européens ; les deux races sont liées l’une à l’autre, sans pour cela se confondre ; il leur est aussi difficile de se séparer complètement que de s’unir. » -Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris 1935. Prophétie qui concerne autant les Européens que les Américains. Dès le début du XVIe siècle, des esclaves noirs sont emmenés aux Indes occidentales : en 1830, plus nombreux que les Indiens, ils représentent plus du cinquième de la population. Le maintien de l’esclavage en Amérique, terre de liberté (!) apparaît de plus en plus aberrant. L’attitude paternaliste de l’auteur de La case de l’oncle Tom, s’il aide la cause de l’abolition, concrétise le préjudice que porte en elle cette attitude empêchant pour l’avenir la naissance de liens véritables entre les blancs et les noirs. Les intérêts économiques, véritable raison de la guerre de Sécession auront raison de la tradition esclavagiste des vaincus : le Sud, et les industriels du nord ont besoin d’une main d’œuvre bon marché pour développer l’industrie.

1889 : le Brésil, une des dernières terres d’esclavage, suit le mouvement d’émancipation. Les « positivistes », sous la bannière « Ordre et Progrès » libèrent les « nègres » pour les entasser dans les bidonvilles qui entourent les zones industrielles et ont fait cultiver le café par des immigrés italiens moins exigeants!